efficacité
Un des débats fréquent concernant les arts martiaux est leur efficacité
ou leur absence d’efficacité dans une situation de combat individuelle
de « self-défense ».
A en croire les questions posées à ce sujet, les remarques faites pour
défendre, ou au contraire dénigrer, telle ou telle discipline, telle ou telle
école, tel ou tel style d’une discipline, que cela soit par des personnes
pratiquantes ou non, on nage le plus souvent dans le phantasme et la
méconnaissance totale du budo.
Qu’il provienne de l’apprentissage de n’importe qu’elle discipline ou école,
un coup de poing fait mal. Faut il encore qu’il soit donné au bon endroit,
au bon moment, avec la concentration et l’énergie adéquate.
Il en va de même pour n’importe qu’elle autre technique.
Le vrai problème de l’efficacité n’est pas dans la technique.
Les évènements récents de New York l’ont démontré.
(nous sommes juste après le 11 septembre lorsque cet article a été écrit)
Quelques couteaux en plastique attaquent la plus grande puissance mondiale, suréquipée en tout, espionnant toutes communications grâce au système échelon, résultat plus de 7000 morts !!! Une économie troublée, des répercutions sur d’autres pays.
Cela peut être pour nous l’occasion d’une analyse de ces préoccupations d’efficacité, souvent infantiles, reliées aux phantasmes du « sur-homme » du héros (du père ?), du redresseur de torts, concernant LA TECHNIQUE PLUS EFFICACE QU’EFFICACE, la solution à tous nos problèmes, l’élément magique qui rassurerait toutes nos angoisses, que nous exprimons par ce besoin de s’imaginer faisant face à toute agression physique avec succès et panache ( seulement physique?).
Dans ce domaine chacun y va de SA conception, pour certains alimentée par une cinématographie commerciale (dont la ficelle est d’utiliser ces aspects psychologiques de l’individu pour remplir le portefeuille). Pour d’autres s’appuyant sur l’ancien temps des samurai, guerriers auréolés de gloire (on oublie souvent que beaucoup sont morts sur le champ de bataille), chacun opérant une identification à leurs personnages de références.
Voire un transfert sur leur « Maître ».
Qu’elles sont les motivations de telles préoccupations ?
Il me semble que là est la vraie question.
Mais revenons au problème de l’efficacité, puisque nous sommes des pratiquants d’arts martiaux, nous sommes bien obligés d’en parler.
En premier point je vous propose une histoire, elle concerne l’aikido, puisque c’est un incident qui a été vécu par Sokaku Takeda, un des enseignants majeur de Morihei Ueshiba.

Ce matin-là, un jeune homme d’environ 23 ans, à l’aspect étrange,
déambulait dans les rues de Tokyo. il avait un air farouche malgré sa petite taille.
Les hommes de ce temps préféraient se plier aux idées et aux modes nouvelles, copiant l’Occident jusque dans sa façon de s’habiller. Le smoking était devenu le vêtement obligatoire pour les hommes de la haute société. Ils imitaient et copiaient les loisirs venus d’Europe, préférant le canotage à la pratique du Bujutsu.
Il n’était donc pas étonnant que ce jeune homme se fasse remarquer, avec ses armes, indiquant clairement qu’il était attaché aux valeurs anciennes. Le sabre bizen qu’il portait nonchalamment sur son épaule était, pour l’heure, une véritable provocation.
Sur son passage, de jeunes ouvriers ne purent s’empêcher de lui lancer quelques quolibets.
- Eh ! le kimono est de nos jours dépassé. Où vas-tu avec ton sabre” Tu as l’air d’un perroquet !
Le jeune homme les toisa du regard. La colère lui monta au visage.
-Taisez-vous , Rustres. Mes ancêtres
ont tué nombre des vôtres pour moins
que cela.
Ce rappel du privilège des Samouraïs les autorisant à tuer d’un simple revers de sabre quiconque leur manquait de respect, eut pour effet de rendre les ouvriers furieux. L’un d’eux, s’approcha du jeune homme, le prit par le revers de son kimono. La réaction fut rapide. D’un coup de poignée de sabre, il repoussa son agresseur. Ce fut la mêlée. Ses compagnons se jetèrent sur lui. Dans le feu de l’action, le sabre fut incidemment dégainé et blessa l’un d’eux. A la vue du sang, ses camarades reculèrent et appelèrent à l’aide. Une trentaine d’ouvriers avec, à leur tête, le chef d’équipe, accoururent, armés de poignards et d’outils de toutes sortes.
Le jeune n’avait alors plus de choix. Il dégaina son Katana et trancha tous ceux qui eurent le malheur de s’approcher de lui. Voyant qu’ils avaient à faire à un expert de sabre, le chef d’équipe demanda du renfort. Ce furent alors plus de trois cents ouvriers venus des chantiers avoisinants qui encerclèrent le jeune homme.
Les pierres, les tuiles, les hachettes se mirent à pleuvoir sur lui. Calme, il leur fit face. Courant à gauche, à droite, à l’avant, à l’arrière, faisant front de tous côtés, il les tint à distance. Il sabra dans tous les sens jusqu’à ce que, épuisé, il chuta. Les ouvriers se jetèrent sur lui. L’un d’eux le frappa à l’aide d’un outil qui servait à attiser le feu, muni d’un large crochet. Les policiers à cheval arrivèrent à ce moment et dispersèrent la meute.
Après la dispersion, on retrouva douze morts sur le sol, et un grand nombre de blessés. Le jeune, lui, gisait inanimé, son précieux sabre serré contre sa poitrine. Son nom ? Sokaku Takeda.
C’était un grand maître de sabre. Il fut le disciple de Shibuya Toma auprès de qui il apprit le Ona Ha Itto Tyu. Il travailla le Kyochin Meichi avec Momono I Shumzo. Il se perfectionna auprès du grand maître Sakakibara Kenkichi. Sa technique était si belle et si précise qu’il fut surnommé c le Tengu d’Aizu ».
Deux remarques sur cette histoire.
Tout d’abord il y a là la marque de l’affrontement entre deux périodes d’une civilisation. (évolution ?)
Deux périodes d’histoires. Deux systèmes de valeurs. Dans l’un l’aptitude au combat est une valeur de classe sociale, un moyen de domination d’une classe sur les autres. En fait un comportement que l’on retrouve fréquemment dans le règne animal : La loi du plus fort.
Ensuite les ouvriers auraient très bien pu, voyant certains d’entre eux tomber sous les coups de sabre, être effrayés et abandonner (ce type de cas se produit dans le métro parisien).
Leur nombre a fini par avoir raison du guerrier redoutable qu’était Takeda.
Conservons cela en mémoire et examinons un autre fait.
A l’heure actuelle certaines régions de France sont infestées de termites. Ces animaux, importés par bateaux venant des pays chauds, détériorent les habitations, les arbres, soit pour se nourrir, soit pour se faire un passage vers la nourriture.
Depuis très longtemps l’homme cherche à s’en débarrasser.
Il dispose pour cela de nombreux produits, et techniques. Malgré tout, les termites ne possédant que leurs capacités d’adaptation, survivent.
On vient de mettre au point depuis peu un moyen très efficace. Un poison. Celui ci ne tue pas les termites tout de suite, il utilise un comportement que ces dernières ont, qui est de partager la nourriture, pour se propager à toute la colonie visée. Agissant lentement, il permet de la détruire entièrement, plutôt que les seuls individus qui l’aurait ingéré sur le lieu de traitement.
Je vous laisse réfléchir sur cette conception de l’efficacité.
Encore une petite histoire ?
Certains connaissent le film d’Akira Koruzawa : les sept samurai (sichi no samurai).
Dans ce film il a une scène très spécifique qui nous concerne.
C’est celle où un samurai ayant quitté le service de son seigneur, accepte d’être embauché par des paysans pour les défendre contre des brigands qui attaquent leur village.
Il recrute par la suite d’autres samurai.
Posté de façon visible de l’extérieur dans une maison, il demande à son disciple de se tenir derrière l’entrée, avec une branche de bois, et d’abattre celle ci sur ceux qui franchiront la porte.
Les trois cas de figures sont représentés.
Celui qui prendra le coup, sans rien voir venir ; celui qui, entrant plein de morgue, bloquera l’attaque, projettera le disciple conter le mur, ( et refusera l’emploi) ; et celui qui s’arrêtera avant de franchir l’ouverture, en souriant, et montrant qu’il a compris la situation.
Lequel des trois est le plus efficace d’après vous ?
Soyons clair, rechercher une image de soi reproduisant celle du guerrier, c’est cautionner le système de valeur de la violence. C’est un comportement primaire. Même sous l’excuse de la défense de soi, c’est accepter que la force fasse la loi.
De plus tous les guerriers n’étaient pas victorieux, mais lorsque l’on pense à soi même, on s’imagine rarement dans ce rôle là.
Que propose le budo ?
Depuis le début, même en période de guerre, le bujutsu, si il formait des hommes au combat, ne considérait pas les seuls éléments de techniques, d’armes, d’habileté comme déterminants.
Former des « soudards » était insuffisant. Même dans la seule préoccupation d’efficacité avoir des individus capables de percevoir l’environnement, ces modifications, les éléments qui le constitue est plus intéressant.
Avoir une grande habileté technique sans être à même de percevoir ce qui constitue les éléments annonciateurs d’un conflit est inutile.
De là est née dans le budo une idée que cette perception pouvait permettre d’éviter le combat, et par là même de remporter une victoire absolue.
Certains ont poussé le raisonnement jusqu’à vouloir annihiler chez l’agresseur (et chez soi-même) toute idée d’agression.
Chacun reste libre d’en faire des extrapolations philosophiques.
Cependant sommes nous complètement, en tant que pratiquants de ces disciplines totalement dispensés de cette notion d’efficacité ?
Certainement pas, sinon notre pratique ressemblera très vite a une gestuelle édulcorée vide de sens.
Où devons nous la chercher ?
Au sein de notre pratique, dans notre travail, notre entraînement, dans l’exécution de nos techniques, par le respect des principes qui les animent.
Mais vouloir faire des extrapolations au delà est hasardeux.
Quels seraient donc les éléments de l’efficacité ?
Une maxime du budo dit : « frappe après avoir gagné et non gagne après avoir frappé ».
Ce serait donc dans la perception des éléments annonciateurs du combat (conflit) que cela se trouverai.
Il y a aussi la détermination, l’abandon de l’ego au point de faire la sacrifice de sa vie si nécessaire.
Je ne considère pas que le fanatisme, qui pousse des individus endoctrinés à se transformer en bombe humaine, soit l’expression d’un abandon de l’ego.
Par contre la détermination qu’ils utilisent est efficace !
Mais il n’y a pas de valeur « de réalisation humaine » dans celle ci.
L’entraînement en budo propose, par ce biais, d’améliorer nos perceptions, notre « intégration » dans ce qui nous entoure, afin de mieux y vivre, de ne pas en craindre les dangers, d’améliorer notre qualité d’humain.
Etre plus en harmonie avec le monde, dans tous les domaines (même l’amour J) ne semble pas un programme trop déplaisant.
Nous sommes loin des préoccupations d’efficacité en combat.
Les jutsu ont mutés en do, nous ne reviendrons pas en arrière, les jutsu d’aujourd’hui sont différents. (Bactériologiques, 747,…)
Pour en revenir au début, si les USA avaient traité le problème des intégristes islamistes à sa juste valeur, (sans excès de confiance dans les techniques et les moyens, sans nombrilisme) les twin towers seraient toujours debout.
Là l’efficacité aurait été probante. Quelque puisse être la violence de la riposte, c’est déjà trop tard.